Le Japon parle de crise nataliste depuis vingt ans. Il vote des lois, annonce des plans. Mais le taux de fécondité continue de baisser et dans les bureaux, annoncer une grossesse reste souvent un calcul risqué. Une contradiction que personne ne semble pressé de résoudre.
Dans certaines entreprises japonaises, des employées reçoivent un planning indiquant à quelle période de l’année elles sont autorisées à tomber enceintes. « Les comportements égoïstes seront punis », précise le message. Le cas, rapporté par le Mainichi Shimbun, n’est pas isolé.
C’est une des formes que peut prendre le matahara : contraction de maternity harassment, harcèlement maternel phénomène qui touche une femme japonaise sur cinq au travail.

Le matahara n’est pas une violence spectaculaire. C’est une pression diffuse, rarement nommée, qui commence parfois bien avant la grossesse et continue longtemps après le retour de congé maternité. Il se loge dans un ton qui change, dans un poste moins intéressant proposé sans explication, dans un « il n’y a plus vraiment de place pour vous » prononcé à mi-voix au moment de reprendre le travail.
Et il produit, en amont, quelque chose de plus insidieux encore : des femmes qui retardent leur grossesse, qui attendent d’avoir passé leur période d’essai, qui calculent le moment le moins défavorable pour annoncer la nouvelle.
Faire semblant que tout va bien
« Le matahara, c’est ça : vous êtes enceinte, mais vous devez faire semblant de ne pas l’être. Faire semblant que tout va bien. Même si vous ne l’êtes pas du tout. » Cette formulation est celle de Muriel Jolivet, Française installée au japon, docteure en études orientales et professeure à l’Université Sophia de Tokyo. Elle observe le phénomène de l’intérieur et en écrit des ouvrages.
Ce qu’elle décrit, c’est moins une persécution qu’une attente implicite mais celle de ne pas devenir un problème. Dans une culture professionnelle où la cohésion du groupe prime sur l’individu, une grossesse est vécue par certains employeurs comme une rupture du contrat tacite : disponibilité totale, continuité, effacement de la vie privée dans l’espace de travail. La femme enceinte ne rompt aucune règle écrite. Elle rompt la stabilité du collectif.
Les situations que recueille Sayaka Osakabe, fondatrice de Matahara.net depuis 2014, dessinent un tableau cohérent.
Des femmes licenciées deux semaines après avoir annoncé leur grossesse officiellement pour « mauvaise attitude au travail ». Des employées d’une crèche convoquées pour s’excuser d’être tombées enceintes sans respecter « l’ordre de grossesse » tacitement établi au sein de l’équipe, leur conjoint a été convié à présenter ses excuses également.
Des femmes à qui on suggère d’avorter pour conserver leur poste. Des mères qui, au moment de reprendre le travail après leur congé maternité, s’entendent dire qu’il n’y a plus vraiment de place pour elles.
Une charge qui commence avant le bureau
Avant l’annonce au chef, il y a déjà tout le reste.
La grossesse n’étant pas considérée comme une maladie au Japon, elle n’est donc pas couverte par l’assurance maladie. Ni les examens prénataux, ni l’accouchement lui-même, dont le coût peut atteindre un million de yens (environ 5400€ en juin 2026). Une allocation forfaitaire existe, mais elle ne couvre pas toujours la totalité des frais.
À cela s’ajoute un suivi médical particulièrement intensif avec quatorze examens obligatoires dans un système qui surveille de très près la prise de poids, dans un pays où plus d’une femme sur cinq entre 20 et 29 ans est déjà en sous-poids.
Ce contexte ne relève pas du matahara au sens strict. Mais la maternité au Japon est avant tout une affaire privée, dont la charge revient essentiellement aux femmes, et dont le système public ne s’empare qu’à la marge.
Le congé paternel, l’absent de l’équation
Il existe au Japon un congé parental ouvert aux pères depuis des années. La loi l’autorise, le gouvernement le promeut. À peine 6 % des pères le prennent. Et parmi eux, plus de 70 % optent pour le « modèle Koizumi » du nom de l’ancien ministre de l’environnement qui avait fait la une en 2020 en prenant deux semaines sur les trois mois auxquels il avait droit, une « révolution ».

Le matahara n’est pas qu’une affaire de femmes enceintes pénalisées par leurs employeurs. C’est aussi le résultat d’un système où les hommes ne prennent pas leur part, pas forcément par manque de bonne volonté, mais parce que la culture professionnelle punit de la même façon quiconque s’absente pour des raisons familiales.
Un père qui prend son congé parental en entier sort du cadre aussi sûrement qu’une mère enceinte. Tant que la parentalité restera une affaire de femmes dans les faits, les politiques natalistes continueront de peser sur un seul côté de la balance.
Ce que les allocations ne règlent pas
Depuis septembre 2025, Tokyo déploie la gratuité des crèches pour tous les enfants. Une mesure concrète, saluée, qui s’inscrit dans une série d’initiatives similaires : allocations natalistes augmentées, congés parentaux élargis, objectifs affichés pour la place des femmes dans les entreprises.
Ces politiques s’appliquent à des infrastructures. Elles construisent des crèches, créent des congés, abondent des budgets. Elles ne changent pas ce qui se passe dans les bureaux.

Mary Brinton, professeure à Harvard et auteure d’un ouvrage récent sur la démographie japonaise, le formule sans détour : « Aucun pays développé n’a réussi à encourager les familles à avoir un enfant de plus en augmentant les allocations. » La Corée du Sud mène cette stratégie depuis des décennies et affiche aujourd’hui le taux de fécondité le plus bas du monde.
Le tatemae de la natalité
Le Japon excelle dans l’art du tatemae, cette façade qu’on présente au monde pendant que les pratiques réelles suivent leur propre logique, en silence. La politique nataliste n’échappe pas à cette mécanique.

En façade : les discours sur l’urgence démographique, les crèches gratuites, les congés parentaux exemplaires sur le papier. Derrière : des bureaux où annoncer une grossesse reste une prise de risque, des pères qui n’osent pas prendre leur congé, des femmes qui s’excusent d’exister autrement qu’en salariées disponibles.
Tant que ces deux réalités coexisteront sans se confronter vraiment, les plans quinquennaux et les primes à la naissance resteront ce qu’ils sont, des réponses de surface à une question de fond.
– Julian Cazajus
Sources
-Le matahara : définition, chiffres, témoignages :
(1) Le matahara, le harcèlement visant les femmes enceintes au Japon, Nippon.com, 2020
(2) Au Japon, les femmes enceintes luttent contre le harcèlement à la démission, Slate.fr, 2016
(3) Au Japon, une employée forcée de s’excuser d’être tombée enceinte, Slate.fr, 2018
(4) Matahara, le harcèlement lié à la maternité au Japon, Journal du Japon, 2021
-Recherches scientifiques de Muriel Jolivet sociologue française :
(5) Le matahara, ce troublant phénomène qui afflige les Japonaises, Radio-Canada, 2018
(6) Muriel Jolivet et son regard sur la société japonaise, Journal du Japon, 2022
-La grossesse au Japon, coût/suivi médical et congé parental :
(7) La grossesse au Japon, Expat.com
-Politiques natalistes :
(9) Tokyo va rendre les crèches gratuites pour encourager la natalité, 20 Minutes, 2024
(10) Le nombre de naissances au Japon atteint un plancher record depuis 1899, Nippon.com, 2026
(11) La démographie du Japon ou l’impossible relance de la natalité, Mister Prépa, 2023
(12) Statistiques démographiques préliminaires (en japonais), par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales
Photo de couverture par Devin Berko sur Unsplash










































