Elles sont partout au Japon. Sur les trottoirs, dans les gares, devant les escaliers, aux passages piétons… Ces bandes jaunes couvertes de lignes ou de petits reliefs font tellement partie du paysage urbain qu’on finit par ne plus les voir. Pourtant, derrière ces quelques bosses posées sur le sol se cache une invention japonaise qui a profondément changé la mobilité des personnes aveugles et malvoyantes dans le monde entier.
À Tokyo, Osaka, Kyoto ou dans la plus petite gare de campagne, difficile de faire quelques centaines de mètres sans croiser ces longues bandes jaunes qui serpentent à travers l’espace public.
Pour beaucoup de passants, elles sont devenues presque invisibles à force d’être familières. Mais pour les personnes aveugles ou malvoyantes, leur fonction est essentielle : elles transmettent par le toucher des informations sur la direction à suivre ou sur la présence d’un danger.

Au Japon, on les appelle notamment tenji blocks (点字ブロック), littéralement « blocs braille ».
Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, leur histoire ne commence ni dans un ministère ni dans le laboratoire d’une grande entreprise.
Elle commence avec un homme qui cherchait simplement à aider un ami.
Une invention née à Okayama
Au milieu des années 1960, Seiichi Miyake, originaire de la préfecture d’Okayama, travaille à la conception d’un système permettant aux personnes déficientes visuelles de mieux percevoir leur environnement avec leurs pieds ou leur canne blanche.
L’une de ses principales motivations est très personnelle : son ami d’enfance Hideyuki Iwahashi perd progressivement la vue. Aidé notamment de son frère Saburo, Miyake réfléchit alors à une surface capable de fournir des informations directement à travers le sol. L’idée paraît aujourd’hui presque évidente. Elle ne l’était absolument pas à l’époque.

Miyake imagine des dalles équipées de reliefs suffisamment prononcés pour être détectés sous les chaussures ou avec une canne blanche. Les premiers prototypes voient le jour autour de 1965. Deux ans plus tard, l’expérience quitte le stade du prototype.
Le 18 mars 1967, 230 blocs sont installés près de l’école pour aveugles d’Okayama, à proximité d’un passage emprunté quotidiennement par ses élèves. Miyake finance lui-même cette première installation. Les dalles ne sont d’ailleurs pas encore jaunes : les premiers modèles sont simplement gris, de la couleur du béton.
Ce 18 mars est aujourd’hui considéré au Japon comme la date de naissance du bloc podotactile moderne.
Lire la ville avec ses pieds
Toute la force de l’invention de Miyake réside dans sa simplicité. Plutôt que de multiplier les symboles complexes, le système repose principalement sur deux familles de reliefs.
Les lignes parallèles servent au guidage. Elles indiquent la direction dans laquelle poursuivre son déplacement et permettent de suivre un itinéraire à travers une gare, un trottoir ou un bâtiment.

Les plots en relief, au contraire, attirent l’attention. Ils préviennent généralement de l’arrivée sur une zone nécessitant davantage de vigilance : escalier, changement de direction, passage piéton, bord d’un quai ou autre point potentiellement dangereux.
Avec deux motifs extrêmement simples, le sol devient ainsi un véritable support d’information. Le principe est aujourd’hui reconnu jusque dans la norme internationale ISO 23599, qui distingue elle aussi les surfaces tactiles destinées au guidage de celles servant à attirer l’attention sur un danger ou une information importante.
Au Japon, le ministère du Territoire, des Infrastructures, des Transports et du Tourisme reprend également cette distinction : les blocs linéaires indiquent principalement la direction à suivre, tandis que les blocs à plots signalent les endroits nécessitant une attention particulière.
Une sorte de langage minimaliste intégré directement à l’architecture de la ville.
D’une invention artisanale au réseau ferroviaire japonais
Le succès n’est pourtant pas immédiat. Dans les premières années, l’invention de Miyake peine à convaincre. Le principe peut sembler presque trop simple pour être considéré comme une innovation majeure. Mais les installations se multiplient progressivement.
En 1972, environ 10 000 blocs sont notamment installés dans le quartier de Takadanobaba, à Tokyo, où se trouve la Japan Braille Library. L’utilisation de fonds publics marque alors une étape importante dans la diffusion du dispositif.

Le véritable changement d’échelle intervient dans les années 1970 lorsque les chemins de fer nationaux japonais commencent à adopter massivement ces dispositifs dans les gares du pays. Dix ans après la première installation d’Okayama, les blocs podotactiles entrent définitivement dans le paysage ferroviaire japonais.
Leur forme sera ensuite progressivement normalisée. En 2001, une norme industrielle japonaise, la JIS T 9251, vient notamment harmoniser la forme, les dimensions et la disposition des reliefs.
Aujourd’hui, il est presque impossible d’imaginer une gare japonaise sans eux.
Pourquoi sont-ils presque toujours jaunes au Japon ?
Les premiers blocs installés à Okayama étaient gris. Alors pourquoi le Japon est-il aujourd’hui recouvert de ces célèbres bandes jaune vif ?
Tout simplement parce que le dispositif n’est pas uniquement destiné aux personnes totalement aveugles. De nombreuses personnes malvoyantes peuvent encore distinguer les formes, les contrastes ou certaines couleurs. La visibilité du chemin tactile devient donc elle-même une composante de l’accessibilité.

Les recommandations japonaises retiennent ainsi le jaune comme couleur de principe, tout en insistant surtout sur le contraste entre le bloc et le revêtement environnant. Autrement dit, jaune sur un sol sombre fonctionne généralement très bien. Mais un jaune peu contrasté posé sur une surface très claire peut au contraire devenir difficile à distinguer. Dans ce cas, d’autres solutions peuvent être utilisées afin de conserver une différence de luminosité suffisante.
Le fameux jaune japonais n’est donc pas un simple choix esthétique. Il permet aux blocs de communiquer à la fois par le toucher et par la vue.
Une invention japonaise devenue mondiale
Le système imaginé à Okayama ne restera évidemment pas limité au Japon. À mesure que les politiques d’accessibilité progressent, les surfaces tactiles se diffusent dans de nombreux pays, avec des variantes dans leurs formes, leurs couleurs et leur implantation. On en trouve aujourd’hui dans les gares, métros, aéroports, rues et bâtiments publics à travers le monde.
Une norme internationale existe même désormais : ISO 23599:2019, consacrée aux indicateurs tactiles de surfaces de marche destinés à favoriser les déplacements sûrs et autonomes des personnes aveugles ou malvoyantes. Elle prévoit notamment les deux grandes catégories devenues familières : les dispositifs de guidage et les dispositifs d’attention.

Chaque pays conserve cependant ses propres règles. En France, par exemple, l’expression « bande d’éveil à la vigilance » (BEV) désigne plus précisément les surfaces tactiles destinées à avertir d’un danger. Tous les aménagements podotactiles ne sont donc pas nécessairement des BEV. Les dimensions, couleurs et situations dans lesquelles ces dispositifs doivent être installés varient également selon les réglementations nationales.
Mais le principe imaginé par Seiichi Miyake demeure reconnaissable presque partout.
Une révolution urbaine sous nos pieds
L’histoire des tenji blocks a quelque chose de fascinant parce que l’objet lui-même paraît extraordinairement banal.
Pas d’électronique. Pas d’écran. Pas de batterie. Pas d’application. Seulement quelques reliefs disposés intelligemment sur une dalle.
Et pourtant, cette idée vieille de près de soixante ans permet encore aujourd’hui à des millions de personnes de mieux comprendre leur environnement et de se déplacer avec davantage d’autonomie. Au Japon, ces bandes jaunes font désormais tellement partie du décor qu’elles sont devenues presque invisibles aux yeux de ceux qui n’en ont pas besoin.

Mais lorsqu’on connaît leur histoire, on ne les regarde plus tout à fait de la même manière. La prochaine fois que vous traverserez une gare japonaise, regardez sous vos pieds.
Cette ligne jaune qui disparaît au loin est l’héritière directe de 230 petites dalles installées à Okayama le 18 mars 1967 par un homme qui voulait simplement rendre la ville plus sûre pour les personnes qui ne pouvaient pas la voir.
Et cette idée toute simple a fini par faire le tour du monde.
– Claudia Garnier
Photo de couverture par Zoshua Colah sur Unsplash












































