« L’Illusion de Yakushima » aborde le sujet bien difficile de la greffe d’organe chez les enfants. Une réalité difficile mais traitée avec délicatesse par Naomi Kawase dans un film hautement philosophique.
L’Illusion de Yakashima est un film écrit et réalisé par Naomi Kawase (Les Délices de Tokyo).
L’histoire suit Corry (rayonnante Vicky Krieps), une Française vivant au Japon. Elle partage sa vie avec Jin et s’occupe d’enfants en attente de greffe cardiaque à l’hôpital de Kobe.
Alors que la culture japonaise a du mal à accepter le don d’organe, Corry se bat au quotidien pour faire évoluer les mentalités et trouver plus de donneurs. Quand Jin disparait un jour sans laisser de trace, elle tente de le retrouver, mais doit aussi mener une course contre la montre pour que la greffe de son jeune patient aboutisse…
Un cœur pour deux
Dans L’Illusion de Yakushima, nous découvrons certaines statistiques concernant les transplantations cardiaques dans le monde. En Espagne, il faut ainsi 88 jours en moyenne pour trouver un donneur. Au Japon ? 1 718, soit 4 ans et 9 mois. Une différence qui fait froid dans le dos.

Alors comment vivre avec une hospitalisation aussi longue ? Comment adapter son existence devant ce sacrifice ? Les parents se soutiennent. Des initiatives solidaires sont mises en place. Comme cette mère qui vient fournir chaque jour des bento aux parents qui sont sur place auprès de leurs enfants. Il en va même de la scolarité de ces enfants qui ne peuvent plus suivre un cursus normal. On voit la souffrance défier l’innocence de leurs regards qui ont encore tellement à découvrir.
Ils doivent pourtant comprendre le concept de la mort à leur jeune âge alors que certains adultes s’en protègent encore.
Le courage dernière les larmes
L’Illusion de Yakushima traite du sujet déchirant sur les enfants malades avec une envie salutaire de vérité. Alors s’enchaînent des images très dures que la réalisatrice nous dépose sans fard sous les yeux.
Elle nous fait ainsi partager la souffrance et le désarroi de ceux qui affrontent ces tragédies au quotidien. Certaines scènes d’opérations chirurgicales vous feront aussi probablement quitter l’écran des yeux.

Cette précision documentaire est parfois délicate à encaisser pour le spectateur. La réalisatrice la justifie par une mise en abime maligne. C’est en effet Corry elle-même qui tourne ces témoignages du quotidien avec sa propre caméra. Ils sont souvent empreints d’une douleur sans nom, très dure mais essentielle pour comprendre ce qu’endurent les enfants et leurs parents.
Une lutte qui semble perdue d’avance mais qu’il faut pourtant mener avec courage. Un combat contre la peur, la mort, le désespoir… et certains aspects bien spécifiques à la société japonaise.
Pourquoi moi ?
La Française essaie en effet de comprendre pourquoi la transplantation cardiaque est aussi rare chez les enfants de l’archipel. Elle se heurte alors à plusieurs spécificités de ce que l’on pourrait appeler « l’esprit nippon ».

D’abord cette idée que l’on ne doit pas déranger le groupe et ne pas se croire au-dessus des autres. Recevoir un organe peut donc faire grandir un sentiment de culpabilité. Les parents ont presque honte de faire preuve à ce qui pourrait ressembler à de l’égoïsme. Comment savoir si leur enfant mérite de recevoir un cœur alors que c’était aussi le cas d’un autre ?
Dans la pensée japonaise, chaque échec est également vécu comme une trahison pour soi-même et le collectif. Alors que faire quand nous ne sommes pas à la hauteur des attentes et des espérances ? Ne vaut-il pas simplement accepter les choses comme elles sont ? Se résigner face à une idée de destin ? Sans contrôle, pas de responsabilité.
Face aux disparitions, on avance. Jusqu’à l’oubli ?
L’Illusion de Yakushima : garder la trace
Naomi Kawase nous propose une œuvre empreinte de philosophie, en particulier sur le thème de la vie et de la mort. À travers le regard de Corry sur sa propre expérience, des images intimes et un questionnement intérieur naissent. Intimité, questionnement intérieur.
Pour elle, il y a le cœur physique, et celui plus métaphorique. « À jamais dans nos cœurs. », ne dit-on pas ? Il y a ainsi l’image de la mémoire, d’une certaine immortalité acquise par la place que nous gardons dans nos souvenirs de ceux qui sont pourtant disparus. « Peu importe sous quelle forme, continue de vivre. »

L’Illusion de Yakushima se nourrit également du thème des jōhatsu, autre spécificité japonaise. Chaque année, des dizaines de milliers de personnes disparaissent sans laisser de trace. Du jour au lendemain, elles ne sont plus là. Face à ceux qui partageaient leurs vies ne reste que le vide. Et si la personne ne réapparait pas au bout de quelques années, elle est tout simplement considérée comme morte. Une manière de « faciliter » les démarches administratives.
Une réalité difficile à accepter pour Corry qui réussit pourtant à trouver un moyen de quitter la réalité.
N’était-ce qu’un rêve ?
Le long-métrage nous offre en effet certaines séquences éthérées qui semblent tout droit sorties d’un songe. Le récit s’y déplace sur l’île de Yakushima, dans la préfecture de Kagoshima.
La Française se perd alors dans la forêt luxuriante qui la peuple. Sous les arbres aux cimes qui tutoient les cieux, elle oublie tout. La réalité lui échappe et elle retrouve perdue dans ce qui ressemble à une illusion sereine où la souffrance n’a plus sa place.

Au pied du Jōmon sugi, un cèdre vieux de plus de 2 000 ans, peut-être souhaite-t-elle elle aussi disparaître ? La réalisatrice permet aux spectateurs de souffler un peu lors de ces scènes poétiques qui redonnent à la nature la place qu’elle mérite.
L’Illusion de Yakushima est un beau film tour à tour dur, délicat, plein d’espoir et à la sensibilité à fleur de peau. Humain donc finalement et tout simplement.

Distribué par Ad Vitam, L’Illusion de Yakushima est à découvrir au cinéma en France ce 17 juin.
– Stéphane Hubert


















































