À peine 0,6% du territoire japonais mais 75% des bases militaires américaines du pays. Okinawa a cette particularité d’être à la fois japonaise sur le papier, stratégique pour Washington, et profondément autre chose dans les faits. Une île dont l’histoire n’a jamais vraiment été la sienne et qui continue pourtant de vivre selon ses propres règles.

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La première chose qu’on remarque en arrivant à Naha, capitale d’Okinawa, c’est que ça ne ressemble pas vraiment au Japon. Pas au Japon qu’on imagine, en tout cas.

Il fait chaud, très chaud, avec cette humidité collante qui colle aux vêtements dès la sortie de l’aéroport. Les enseignes mélangent kanji et lettres latines sans complexe. Sur Kokusai-dori, la rue principale, les friperies de style américain se succèdent entre les boutiques de souvenirs. Il y a un Blue Seal, la marque de glace locale, fondée par des soldats américains dans les années 1940 à peu près tous les deux cents mètres.

Kokusai-Dori – Photographie de Julie Fader sur Unsplash

Et partout, cette présence diffuse mais constante : des zones fermées, des routes qui s’arrêtent sans raison apparente, des détours obligatoires sur des chemins qui contournent quelque chose qu’on ne voit pas directement mais qu’on finit par localiser sur la carte.

Les bases militaires américaines découpent l’île comme si quelqu’un avait posé un tampon sur une carte sans regarder ce qu’il y avait dessous. Okinawa est officiellement japonaise depuis 1879. Mais en marchant dans ses rues, on comprend vite que l’histoire de cette île est plus compliquée que ce que la carte laisse entendre.

Un royaume que l’on a essayé d’effacer

Avant d’être japonaise et avant d’être américanisée, Okinawa s’appelait les Ryūkyū. Un royaume indépendant pendant plus de quatre siècles qui a joué les intermédiaires commerciaux entre la Chine, le Japon et toute l’Asie du Sud-Est, avec une habileté diplomatique qui aurait rendu jaloux bien des États modernes.

Une culture et une langue propre et une façon singulière de voir le monde. Le tout depuis le château de Shuri, perché au-dessus de Naha, d’où les rois Ryūkyū géraient leur petit empire maritime avec un certain art de la nuance.

Vue sur Naha depuis le château de Shuri – Photographie personnelle

En 1879, la nuance prend fin. Le gouvernement de Meiji, en pleine fièvre de modernisation nationale, décide que le royaume des Ryūkyū va devenir la préfecture d’Okinawa. Des soldats japonais assiègent le château de Shuri. Le roi Shō Tai est destitué, embarqué vers Tokyo.

Et immédiatement, la machine à effacer se met en route : la langue ryukyuane bannie des écoles, les traditions locales découragées, l’identité insulaire sommée de se fondre dans le projet national. Ce que le professeur Hiroshi Fukurai, de l’Université de Californie résume : « le moyen le plus efficace de coloniser les gens, c’était de supprimer leur propre langue. Si vous retirez leur langue, ils commencent à s’adapter aux vôtres. »

Soixante-six ans plus tard, lors de la bataille d’Okinawa en 1945, l’une des plus meurtrières du Pacifique, qui tue plus d’un tiers de la population civile de l’île, les musiciens fabriquaient des sanshin avec des boîtes de conserve américaines. Les artisans du bingata utilisaient des douilles de balles vides comme outils. La culture ryukyuane continue, avec les matériaux qu’elle trouve sous la main. C’est ça, l’identité d’Okinawa en une image.

Les Américains arrivent. Et restent.

À la fin de la guerre, Okinawa passe sous administration américaine. Le Japon finira par récupérer son territoire en 1972, vingt-sept ans après la défaite, ce qui laisse le temps à toute une génération de grandir dans un autre cadre, avec une autre monnaie et d’autres règles.

Pourquoi les Américains tiennent-ils autant à rester ? La réponse est géographique avant d’être politique. Okinawa est située à moins de 700 kilomètres de Shanghai, à 600 kilomètres de Taïwan, à portée directe de la mer de Chine orientale ; une des zones les plus stratégiquement tendues du monde.

Vue aérienne de la base Futenma – Photographie de Sonata sur Wikipedia/ CC BY-SA 3.0

Pour Washington, maintenir des bases ici, c’est maintenir une présence militaire au cœur de l’Indo-Pacifique, face à une Chine dont les ambitions territoriales ne font que croître. Pour Tokyo, dont la Constitution de 1947 interdit toujours de se doter d’une armée de guerre, cette protection américaine est à la fois indispensable et commode : on sous-traite la défense, on garde les mains propres sur le papier, et on laisse Okinawa gérer les nuisances au quotidien.

Ces nuisances, les habitants les vivent concrètement. Les bus sont en retard parce qu’ils contournent les bases. Les écoles proches de Futenma une base aérienne installée en plein quartier résidentiel de Ginowan organisent des exercices d’évacuation en cas de crash d’avion militaire.

Manifestation contre la base Futenma – Photographie de Nathan Kein sur Wikipédia / CC BY-SA 2.0

En 1995, le viol d’une collégienne de douze ans par trois soldats américains déclenche des manifestations massives. En 2016, un meurtre. Les crimes et incidents s’accumulent. Les protestations aussi avec des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Naha.

Ce qui tient, malgré tout

Revenir à Naha après tout ça, c’est regarder la ville autrement. Kokusai-dori n’est pas juste une rue touristique un peu kitsch, c’est le résultat visible de toutes ces couches historiques superposées. Le château de Shuri domine la ville depuis les hauteurs : siège de la monarchie ryukyuane depuis 1429, détruit en 1945, reconstruit en 1992, brûlé dans un incendie en 2019, en cours de reconstruction à nouveau. Il y a quelque chose d’entêté là-dedans.

En bas, dans les marchés, on trouve du goya champuru ce sauté de melon amer et de tofu qui n’existe pas vraiment sous cette forme ailleurs au Japon à côté du taco rice, né dans les snacks qui nourrissaient les soldats américains dans les années 1980 et devenu depuis un plat local revendiqué.

Okinawa Soba – Photographie de 8-Low Ural sur Unsplash

Le Spam, introduit pendant l’occupation, s’est glissé dans plusieurs recettes. Les Ryūkyū avaient déjà cette façon d’absorber les influences extérieures et de les transformer en quelque chose qui leur ressemble. L’hybridation n’est pas une nouveauté ici.

La langue ryukyuane est classée en danger par l’UNESCO elle ne se transmet plus vraiment aux jeunes générations dans sa forme complète. Mais la musique au sanshin résiste : enseignée, jouée dans les festivals, enregistrée. La danse Eisa, les tatouages Hajichi, les textiles bingata, la cuisine : les sōki soba, l’awamori continuent d’exister et d’être revendiqués comme okinawaïens.

Le yuimāru, l’entraide communautaire, et ichariba chōdē l’idée que les étrangers, une fois rencontrés, deviennent famille sont des valeurs qui se transmettent encore dans les villages et les fêtes. Cette chaleur particulière qu’on ressent à Okinawa et qu’on ne retrouve pas de la même façon ailleurs au Japon.

Shisâ grandeur nature – Photographie personnelle – Photographie personnelle

Les habitants d’Okinawa sont japonais, mêmes papiers, mêmes impôts, mêmes dramas à la télé. Mais ils sont aussi autre chose, quelque chose qui précède le Japon de cent cinquante ans et qui continue de se transmettre, dans les cuisines, dans les festivals, dans le son du sanshin qu’on entend encore le soir dans les bars du port.

Vivre entre deux mondes

Okinawa est peut-être l’endroit du Japon où l’histoire se voit le mieux, non pas dans les musées, mais dans les bus qui contournent les bases, dans sa cuisine avec ses plats qui mêlent le porc ryukyuan et le Spam américain, dans ses chansons et danses traditionnelles ou encore dans son textile, son artisanat et ses valeurs.

Deux puissances se sont relayées pour décider de son sort. Mais l’île a continué à être elle-même, pas malgré ça, mais avec ça, en intégrant chaque couche nouvelle à une identité qui n’a jamais vraiment attendu la permission d’exister.

– Julian Cazajus

Sources :

-Histoire et culture ryukyuane / okinawaïenne
« Le royaume des Ryūkyū, à l’origine de la culture unique d’Okinawa » Nippon.com, 2022.
« Qu’est-ce que l’identité d’Okinawa ? » Nippon.com, 2022.
« Le retour d’Okinawa au Japon » Nippon.com, 2022.
« L’histoire du Royaume de Ryūkyū » Japan Okinawa Daily Life, 2025.
« Vie et mort du Royaume de Ryūkyū (1429-1879) » Asialyst, 2016.
« Okinawa : guide de voyage » Japan Experience, 2020.
 -Double colonisation et protestations
« Japon : Okinawa voudrait en finir avec ses bases américaines » Franceinfo, 2016.
« Au Japon, les Autochtones d’Okinawa victimes d’une double colonisation » Radio-Canada, 2023.


Photo de couverture par Andy, flickr CC