En 2025, le Japon a accueilli 42,7 millions de visiteurs étrangers contre 36,8 millions en 2024 et 32 millions en 2019, record d’avant-pandémie. En dix ans, le pays est devenu l’une des destinations les plus désirées au monde, porté par les réseaux sociaux, la pop culture et un yen affaibli. Mais derrière ces chiffres, une question s’est installée dans les rues de Kyoto, sur les pentes du mont Fuji et dans les transports et restaurants de Tokyo : à quel prix ?
Ça a commencé doucement.
Au début des années 2000, le gouvernement japonais lançait sa campagne Cool Japan pour attirer les touristes occidentaux, peu nombreux. En 2012, le pays accueillait environ 8 millions de visiteurs étrangers. Dix ans plus tard, le chiffre avait été multiplié par cinq. Puis la pandémie a tout arrêté : frontières fermées, archipel replié sur lui-même pendant près de trois ans.
Depuis sa réouverture fin 2022, le Japon a fait face à une vraie ruée.

Le Japon rêvé par des millions de personnes via les mangas, les animes, les vlogs de voyage s’est retrouvé confronté à sa propre image. Le problème, c’est que tout le monde voulait voir le même Japon. Les mêmes rues de Kyōto, les cerfs sika de Nara, le Shibuya Crossing de Tōkyō, Dōtonbori à Osaka, la même vue sur le mont Fuji. Et le pays n’y était pas préparé.
Une attractivité construite sur des décennies
Mangas, jeux vidéo, gastronomie, temples, mont Fuji, tout a été promu, packagé, exporté depuis les années 2000 sous la bannière du Cool Japan.
À ça s’est ajouté : la chute du yen. Un euro vaut aujourd’hui environ 185 yens (en mai 2026), contre 130 il y a encore quelques années. Pour un touriste européen, le Japon est devenu nettement plus accessible : les restaurants, les hôtels, les transports, tout coûte moins cher qu’avant en monnaie locale. Une partie de l’afflux actuel s’explique directement par cette dépréciation.
36,8 millions de visiteurs étrangers en 2024, dépassant le record d’avant-pandémie. 42,7 millions en 2025. Le gouvernement japonais s’est fixé l’objectif d’atteindre 60 millions de touristes annuels d’ici 2030. Ce chiffre, affiché comme un succès, inquiète autant qu’il réjouit.
Ce que le tourisme apporte
Avant de parler des problèmes, il faut être honnête sur ce que ce boom rapporte concrètement.
En 2024, les dépenses des visiteurs étrangers ont dépassé 5 800 milliards de yens, environ 36 milliards d’euros. Des régions entières, notamment rurales, voient dans le tourisme une bouée de sauvetage face au déclin démographique qui vide les campagnes.

À Kyoto, la fréquentation totale a atteint 56 millions de visiteurs en 2024 (Japonais et étrangers confondus). Les seuls touristes étrangers y sont passés pour la première fois au-dessus des 10 millions. Des artisans, des restaurateurs, des maisons de thé, des ryokans qui auraient peut-être fermé sans cette clientèle internationale survivent et continuent de prospérer.
Le tourisme a aussi participé à faire connaître des pans entiers de la culture japonaise à l’international et avec elle, une fascination sincère, des apprentissages, des échanges.
Quand l’amour devient envahissant
Malheureusement, le revers s’est vite révélé.
À Kyoto, le quartier de Gion est devenu le symbole de tout ce qui peut mal tourner. Des touristes suivent les geishas en courant pour les photographier malgré leurs refus, d’autres se filment en train de faire des tractions sur des torii, ces portiques sacrés qui marquent l’entrée des sanctuaires shintoïstes. D’autres encore mangent et boivent bruyamment dans le métro.

Des comportements que la plupart des Japonais ne se permettraient jamais dans leur propre pays, pas par peur de la sanction, mais parce que le respect de l’espace partagé est une valeur profondément ancrée. Ce qui frappe dans ces incidents, ce n’est pas tant leur gravité individuelle que leur accumulation. Et surtout leur visibilité numérique, beaucoup sont filmés, publiés, commentés. Le Japon devient un décor de contenu, pas un pays où des gens vivent et travaillent.
Les Japonais ont un mot pour ça : kankō kōgai, la pollution touristique. Elle ne se limite pas aux incivilités. On la retrouve dans les bus locaux de Kyoto devenus impossibles à prendre aux heures de pointe, dans les temples où la quiétude n’existe plus vraiment, dans les habitants qui évitent certains quartiers de leur propre ville certains jours de la semaine.
Le conseil du district de Gion a fini par installer des panneaux d’interdiction de photographier dans la plupart des ruelles résidentielles, sous peine d’une amende de 10 000 yens. Certains responsables locaux réclament une fermeture pure et simple de certaines zones aux visiteurs.
Les réponses du pays : entre taxes et barrières
Face à cette pression, le Japon a commencé à réagir.
Kyoto a annoncé une hausse de sa taxe de séjour. Tokyo et Osaka ont suivi. Le mont Fuji a instauré un quota journalier de grimpeurs en été, accompagné d’un droit d’accès payant, après des années où des files de touristes épuisés et mal équipés transformaient l’ascension en embouteillage.

Certains sites ont tout simplement fermé l’accès aux heures les plus fréquentées ou limité le nombre de visiteurs par créneaux.
Ces mesures sont pragmatiques. Elles gèrent le flux sans résoudre le fond. La vraie question que personne ne pose vraiment à voix haute, c’est celle des 60 millions d’objectif pour 2030. Avec quelles infrastructures ? Avec quelle qualité de vie pour les résidents ?
Un autre Japon existe et il attend
La réponse au surtourisme n’est pas de moins voyager au Japon mais d’y voyager autrement et plus lentement.
Le Japon est un archipel de 6 800 îles s’étirant sur 3 000 kilomètres du nord au sud. Pourtant la quasi-totalité des touristes étrangers se concentre sur un couloir très étroit : Tokyo, Kyoto, Osaka, Nara, Hiroshima. Ce qui existe en dehors, la plupart ne le voient jamais.
Et c’est précisément là que se trouve le reste. Hokkaido au nord, ses paysages de bout du monde et ses onsen quasi vides hors saison. Le Tohoku et ses montagnes, ses festivals comme le Nebuta Matsuri d’Aomori, une hospitalité d’autant plus chaleureuse que les étrangers y sont encore rares. Les Alpes japonaises et leurs villages en bois, la charmante ville de Gero Onsen, Shirakawa-go et ses maisons à toit de chaume. Shikoku et son pèlerinage des 88 temples bouddhistes, 1 200 kilomètres que certains font encore à pied. Kyushu, avec ses volcans actifs, les sources thermales de Beppu, les ramen de Fukuoka. Okinawa enfin, avec ses eaux turquoise, une culture distincte, une histoire douloureuse, bref, un Japon qui ne ressemble à aucun autre.

Choisir ces destinations, c’est accepter plus de logistique, moins d’anglais, moins de confort standardisé. C’est aussi ralentir et passer plus de temps quelque part, se perdre un peu.
En échange, les habitants accueillent avec une curiosité sincère plutôt que la fatigue résignée que certains quartiers de Kyoto affiche désormais. L’argent va dans des économies locales qui en ont besoin. Et le souvenir qui reste n’est pas une photo devant un temple bondé.
Le Japon n’est pas une liste à cocher
Le Japon ne va pas demander aux gens d’arrêter de venir. Ce n’est ni réaliste ni souhaitable. Mais la façon dont on vient change quelque chose pour les habitants, pour les lieux, et pour l’expérience elle-même.
Il y a un Japon derrière les algorithmes et les listes « incontournables ». Il est là, accessible, souvent plus intéressant que ce qu’on était venu chercher. Il demande juste qu’on accepte de ne pas savoir exactement à l’avance ce qu’on va y trouver.
– Julian Cazajus
Photo de couverture : Surtourisme, par Nichika Sakurai sur Unsplash

















































