Ces 5 étrangers qui ont profondément influencé le Japon médiéval

L’image du Japon antique est celle d’un pays fermé aux étrangers dont la situation aux marges de l’Asie a permis de garantir son isolement volontaire et total. Le Japon a effectivement été longtemps isolé du reste du monde et son histoire est en grande partie vierge de références à ses voisins, même ses voisins chinois et coréens. C’est pour cette raison que les jeunes Japonais apprennent l’histoire japonaise et l’histoire mondiale comme deux matières séparées. Cela ne veut cependant pas dire que le Japon n’a jamais vu d’étrangers venir et même s’installer dans ses îles bien avant l’époque moderne. Certains d’entre eux ont laissé une marque durable dans l’archipel. Prêtres, marchands, missionnaires, mercenaires, une poignée d’expatriés des temps anciens ont eu des destins passionnants dans l’archipel. Voici cinq de ces personnages dont nous dressons le portrait.

Bodhisena, le moine bouddhiste d’Inde (période Nara, VIIIe siècle ap. J-C)

Nous savons par les sources japonaises que des populations venant de Corée et de Chine s’installèrent au Japon avant le Ve siècle, apportant avec eux de nouvelles idées et techniques qui ont participé à la formation du Japon. Certains de ces migrants sont même entrés dans la noblesse impériale, comme le clan Hata qui se donnait pour ancêtre le premier empereur de Chine, rien de moins. Notre galerie de portraits se concentre plutôt sur des personnages précis et documentés arrivant au Japon après cette période mal documentée. Parmi eux, un des premiers exemples à retenir l’attention fut sans doute le moine bouddhiste Bodhisena.

Le nom devrait indiquer ses origines puisqu’il venait du Tenjiku, d’Inde, et plus précisément de l’Inde du Sud. Bodhisena, Bôdai Sena dans les chroniques de l’époque Nara, serait né vers 704 dans une famille de brahmanes avant de se convertir au bouddhisme. Il aurait entrepris de voyager vers la Chine pour y retrouver la réincarnation du bodhisattva Mansjuri. C’est à Chang’an, la capitale chinoise des Tang, qu’il rencontra une ambassade japonaise qui lui indiqua que Mansjuri s’était en fait réincarné au Japon et qu’il était invité à s’y rendre. Bodhisena arriva à Naniwa (Osaka) pour rencontrer Gyôki, moine japonais au service de l’empereur Shômu, selon les récits les souvenirs de leurs vies antérieures leur permis de se reconnaître immédiatement : Gyôki était l’incarnation de Mansjuri. Bodhisena fut accueilli à la cour impériale avec respect et enseigna le bouddhisme, il aurait notamment introduit l’alphabet sanskrit au Japon. En 752, il conduisit la cérémonie d’ouverture des yeux (kaigen) du Grand Bouddha de Nara au Tôdai-ji. Il ne quitta jamais le Japon et enseigna jusqu’à sa mort en 760, il est considéré comme un des quatre saints du Tôdai-ji aux côtés de Gyôki.

odhisena fait partie du groupe des 4 saints du Tôdai-ji (ici en haut à droite) et reste un maître vénéré de l’école Kegon. Source : commons.wikimedia.org

L’histoire de Bodhisena est intéressante car elle joue un rôle important dans l’histoire de l’époque Nara. Le moment où Bodhisena arriva au Japon voyait l’empereur Shômu tenter d’organiser le bouddhisme en un clergé soumis à la monarchie avec l’empereur comme souverain-Bouddha, et la construction du grand Tôdai-ji devait chapeauter un réseau de temples provinciaux (kokubunji) relais de l’autorité centrale. Le fameux moine Gyôki était la caution religieuse de l’empereur, c’était un bâtisseur de temples, un administrateur et un prêcheur de talent populaire mais les riches monastères lui étaient hostiles. Tant Shômu que Gyôki avaient besoin d’affirmer la faveur du Bouddha face aux sceptiques et à l’autorité religieuse des grands monastères.

Bodhisena était un moine venant de la terre natale du Bouddha, il disposait de la légitimité spirituelle pour confirmer le bien fondé des réformes de l’empereur. Il ne faut pas s’étonner que la première chose faite par Bodhisena fut de reconnaître Gyôki comme la réincarnation d’un saint bodhisattva, rendant sa position inattaquable. En juste retour des choses, la cour impériale autorisa Bodhisena à enseigner, à fonder des temples et à devenir un des piliers du bouddhisme de son temps au Japon. Gyôki mourrut en 749 et fut ensuite vénéré comme un saint mais l’empereur Shômu poursuivit sa politique et le Tôdai-ji fut le témoignage de ses efforts.

Bodhisean présida à la cérémonie inaugurant le célèbre grand Bouddha du Tôdai-ji à Nara. Source : commons.wikimedia.org

Bodhisena ne fut cependant pas le seul à venir du continent pour apporter un enseignement plus avancé de la loi du Bouddha, la plupart de ces maîtres du continent furent Chinois. Ils continuèrent à entrer régulièrement au Japon où ils furent appréciés pour leurs connaissance religieuses mais aussi comme administrateurs, conseillers et hommes de lettres formés en Chine, modèle absolu de culture. Ce sont principalement des moines chinois qui propagèrent le bouddhisme chan (zen) à la suite du moine Eisai au XIIIe siècle. On retrouve des traces de ces moines chinois au Japon jusqu’à l’invasion mongole qui marqua une rupture nette dans les relations avec le continent. Du milieu du XIIIe siècle jusqu’au XVIe siècle, le Japon reçut très peu d’étrangers notables en dehors des voisins coréens, mis à part un bref interlude international au début du XVe siècle sous le règne d’Ashikaga Yoshimitsu.

Luis Frois, le jésuite portugais (époque Sengoku, XVIe siècle)

Luis Frois était un prêtre jésuite originaire du Portugal et envoyé comme missionnaire au Japon. Il ne fut pas le premier Jésuite à poser le pied au Japon, ces derniers étaient présents sur place depuis que François-Xavier, co-fondateur de l’ordre, y avait séjourné en 1548. François-Xavier, aujourd’hui un saint catholique, décrivit le Japon comme une terre de mission où la conversion des populations locales serait aisée. Les Jésuites ne tardèrent pas à envoyer de nombreux missionnaires depuis Goa en Inde puis depuis Macao. Ceux-ci commencèrent à évangéliser les japonais dans l’île de Kyûshû. Certains de ces missionnaires ont laissé leur nom dans l’histoire du Japon comme Cosme de Torres qui avait converti le premier daimyô chrétien et contribué à fonder le port de Nagasaki; Luis de Almeida qui fonda un hôpital et fut supérieur de la mission jésuite; Gaspar Vilela qui fut le premier à apprendre le japonais au point d’être capable de débattre avec des lettrés et prêcher directement aux populations locales.

Luis Frois avait à peine trente ans en débarquant à Nagasaki en 1568 à la suite de ces aînés. Sa mission était de propager le christianisme plus loin que Kyûshû et débuter l’évangélisation de Kyôto. Il y fut accompagné par Gaspar Vilela qui pouvait l’introduire dans les cercles influents de l’ancienne capitale. Il y rencontra le shôgun Ashikaga Yoshiteru et reçut l’autorisation de s’implanter à Kyôto.

Oda Nobunaga discutant avec Luís Frois. Source : commons.wikimedia.org

Luis Frois est surtout resté célèbre au Japon pour sa rencontre avec Oda Nobunaga, l’un des trois unificateurs du pays, en 1569. Oda Nobunaga était alors le maître du Japon central et était particulièrement intéressé par les nouveautés venues d’Europe. Luis Frois réussit à se faire remarquer par le puissant daimyô et fut invité à séjourner au château de Gifu qui était alors la résidence principale de Nobunaga. Plus que son action de missionnaire, Luis Frois est connu pour sa production littéraire. Il est l’auteur des premiers traités décrivant plus en détail la culture et la civilisation japonaise de son temps, comparée à l’Europe. C’est en partie grâce à lui que le Japon fut rapidement mieux connu en occident que la Chine voisine. Le pays fut souvent représenté comme culturellement compatible avec l’Europe afin d’encourager l’idée que la conversion du Japon au catholicisme était à portée de main et que les efforts des jésuites devaient être soutenus…

Sous son influence, les catholiques furent tolérés à Kyôto et une église appelée le Nanban-ji (le temple barbare) fut érigée. Luis Frois resta attaché à la personne de Nobunaga, qui était son protecteur dans le pays et qu’il considérait comme la meilleure option comme protecteur de l’évangélisation de l’archipel (en dépit du fait que Nobunaga était un incroyant notoire). C’est donc naturellement qu’il fut présent lors de l’incident du Honnô-ji, le coup d’État qui coûta la vie à Oda Nobunaga. Il en rédigea un compte-rendu vibrant qui reste aujourd’hui l’une des sources fondamentales sur cet évènement marquant de l’histoire japonaise.

Bateau portuguais venant commercer au Japon au XVIème siècle. Source : commons.wikimedia.org

Après les années fastes de la période de Nobunaga, Luis Frois se retira vers Kyûshû et continua sa mission principalement à Nagasaki. Il fut remplacé auprès des maîtres du Japon par Joao Rodrigues qui poursuivit son travail de rédaction et fut le traducteur de Toyotomi Hideyoshi puis de Tokugawa Ieyasu. Luis Frois s’éteignit à Nagasaki en 1597 après avoir passé 34 ans dans l’archipel. Il mourut précisément au moment où le vent tourna pour les Jésuites : la méfiance d’Hideyoshi Toyotomi puis de Tokugawa Ieyasu (dirigeants successifs du Japon après la mort de Nobunaga) grandirent envers eux.

Les deux unificateurs du Japon voyaient en eux l’avant-garde d’une conquête espagnole et des fauteurs de troubles religieux au moment où un vaste retour à l’ordre s’opérait au Japon. Les Jésuites furent finalement expulsés du Japon en 1609 mais certains de ses membres restèrent présents dans l’archipel jusqu’à la fermeture totale du pays trente ans plus tard.

De part ses écrits et sa position proche des évènements majeurs de son temps, Luis Frois reste aujourd’hui le jésuite le mieux connu des Japonais et souvent le seul dont ils se souviennent du nom.

Yasuke, le « samurai » africain (époque Sengoku, XVIe siècle)

Yasuke est directement lié à Luis Frois et aux Jésuites en général puisqu’il fut durant un temps l’esclave personnel du père jésuite Alessandro Valignano et accompagna Luis Frois à Kyôto en 1581. C’est aussi le personnage sur lequel nous en savons le moins car il n’eut pas de rôle important dans les évènements de son temps, mais cela n’empêche pas qu’il soit bien documenté dans les sources d’époque comme le Shinchô Kôki, les chroniques d’Oda Nobunaga.

Il n’existe pas de portrait de Yasuke mais les Africains sont régulièrement représentés aux côtés des marchands portugais et des Jésuites dans les représentations d’époque. Source : commons.wikimedia.org

Le vrai nom de Yasuke n’est pas connu, Yasuke étant le nom qui lui fut donné par Oda Nobunaga, on lui associe généralement le nom de Kurusan (et non Kurosan comme on trouve parfois, traduit littéralement par « monsieur noir »). Ses origines non plus ne sont pas connues même si les hypothèses les plus courantes placent sa naissance au Mozambique.

Ce que l’on sait, c’est qu’il fut capturé et vendu comme esclave en Inde, à Goa, où il fut acheté par Alessandro Valignano. Yasuke accompagna Valignano dans ses voyages et débarqua au Japon avec lui en juillet 1579, âgé d’environ 35 ans. En mars 1581, il suivit Alessandro Valignano et Luis Frois à Kyôto où il fit sensation. La couleur noire de sa peau en fit un phénomène qui excita les foules et provoqua une affluence autour de l’église catholique de Kyôto, le Nanban-ji. Oda Nobunaga contrôlait alors Kyôto et demanda à voir en personne cet être humain exceptionnel au Japon. L’anecdote, rapportée par plusieurs sources raconte que Nobunaga fit déshabiller Yasuke jusqu’à la taille pour le faire laver et s’émerveilla de voir que la teinte de sa peau ne s’effaçait pas. Valignano, en bon courtisan, offrit son esclave à Nobunaga qui le garda auprès de lui.

Yasuke resta avec Oda Nobunaga jusqu’à la mort de ce dernier en juin 1582 lors de l’incident du Honnô-ji. Il passa donc une dizaine de mois au service des Oda. On ne sait pas exactement quel fut le statut de Yasuke ou si Nobunaga prit la peine de lui en donner un. Il reçut un wakizashi (un sabre court) mais pas un katana (un sabre long), la possession des sabres symbolisant le statut du samurai. Mais dans ce cas, on ne peut pas affirmer sur cette seule base que Yasuke fut effectivement élevé au rang de samurai.

Nous n’avons d’ailleurs aucune indication historique le faisant participer aux campagnes militaires ou aux combats. Il reçut cependant une habitation et était employé à porter le sabre de son seigneur lors de ses déplacements (rôle habituellement confié à un jeune page). Plutôt que faire de Yasuke un samurai combattant et héroïque, il convient plutôt de le voir comme un membre de la suite d’Oda Nobunaga, un shikan.

Nobunaga était un homme particulièrement attiré par les nouveautés et les excentricités, ses goûts étaient considérés comme extravagants. Il est indiqué que Yasuke dépassait 1m88 en taille et était fort, cela en faisait un géant pour les Japonais de son époque, sans parler de sa remarquable couleur de peau. Il n’est pas difficile d’imaginer Nobunaga le garder auprès de lui pour rehausser son prestige et sa sécurité. Dans l’ombre d’Oda Nobunaga, il devait sans doute impressionner et inspirer crainte et respect aux visiteurs, mais dans l’entourage guerrier de Nobunaga, il fut probablement nécessaire de lui donner au moins un rang de samurai pour ne pas créer de frictions avec les autres membres de l’entourage. Yasuke n’était cependant probablement pas contraint à fournir un service militaire effectif. On peut se demander aussi jusqu’à quel point Yasuke était autonome, pouvait-il s’exprimer en japonais? Il passa trois ans au Japon mais pour l’essentiel, il resta auprès des Jésuites et s’exprima uniquement dans leur langue. Il passa 10 mois immergé dans l’entourage de Nobunaga où il ne semble pas avoir eu d’allié. Fut-il accepté par les vassaux des Oda ou était-il vu comme un caprice de leur seigneur ? La question demeure sans réponse.

Quand Nobunaga mourut en juin 1582, Yasuke semble avoir été présent au temple Honnô-ji durant l’évènement. Le compte-rendu des Jésuites sur l’incident du Honnô-ji nous renseigne sur ce qu’il lui arriva. Yasuke quitta le Honnô-ji (dans des circonstances inconnues) pour se rendre vers le château Nijô où se trouvait Oda Nobutada, le fils et héritier de Nobunaga. Nobutada fut attaqué lui aussi par les samurais d’Akechi Mitsuhide et Yasuke fut fait prisonnier. Il fut laissé en vie, une clémence qui peut surprendre mais Akechi Mitsuhide eut peut-être des réticences à exécuter une personne proche des influents pères jésuites, sa propre fille s’était convertie au catholicisme. De plus, Yasuke restait une personne « étrangère » qui ne représentait pas une menace. Mitsuhide ne semble pas l’avoir considéré comme un samurai à part entière. Yasuke fut confié aux Jésuites et ce fut probablement par son récit que ceux-ci décrivirent les évènements tragiques de l’Honnô-ji. Yasuke sort ensuite de l’histoire, nous n’avons pas d’autres mentions de ce qu’il advint de lui.

Yasuke ne fut pas le premier Africain à venir au Japon. La présence d’autres esclaves de marchands portugais est relevée avant l’arrivée de Yasuke. On peut probablement dire qu’il fut le premier « samurai » non-Japonais de l’histoire. Son existence fut globalement oubliée de l’histoire avant d’être redécouverte par des auteurs japonais contemporains qui en firent un personnage de fiction, en lui romantisant son histoire. Yasuke suscite aujourd’hui un engouement particulier et voit régulièrement son rôle dans l’histoire amplifié par les médias à sensation et les séries.

Le roman pour enfants Kurosuke de 1968, par Kurusu Yoshio, a mené à la redécouverte de l’histoire de Yasuke. Source : RFI

William Adams / Miura Anjin, le navigateur anglais (période Edo, XVIIe siècle)

William Adams fut sans doute l’étranger qui eu la plus grande influence sur l’histoire japonaise depuis Bodhisena. Il fut le premier Anglais à débarquer au Japon mais le fit dans des circonstances particulières. Il était pilote sur le navire hollandais Leifde dans une flotte qui comptait cinq navires. Les Hollandais cherchaient alors à pénétrer en Asie, chasse gardée des marchands ibériques. Le voyage n’était pas sans risque et de fait le Leifde fut le seul navire à atteindre le Japon en avril 1600. Le Leifde était arrivé au Kyûshû très endommagé et la plus grande partie de son équipage avait péri. Les survivants furent interrogés mais les traducteurs jésuites les désignèrent comme des pirates à exécuter. Hollandais et Anglais étaient non seulement des hérétiques aux yeux des Jésuites mais aussi des rivaux commerciaux, les Jésuites étant principalement de nationalité portugaise et espagnole. Notons au passage comment les fameuses valeurs chrétiennes étaient là aussi mises sous le tapis pour faire condamner à mort des innocents.

William Adams arriva au Japon à un moment décisif : Tokugawa Ieyasu résidait alors à Osaka tandis que les tensions avec les fidèles du clan Toyotomi s’accumulaient, un conflit majeur se préparait. Les prisonniers, déplacés à Osaka, furent présentés à Ieyasu pour vérifier les accusations des Jésuites, il en profita pour confisquer la cargaison composée surtout d’armes, dont des petits canons avec leurs boulets. La rencontre décrite par William Adams dans ses lettres montre que Tokugawa Ieyasu s’intéressa beaucoup à la capacité de l’Anglais à construire des navires européens. Il fut aussi intéressé d’apprendre que les Portugais avaient des rivaux en Europe pouvant devenir des partenaires commerciaux. Sa confiance envers les Portugais et les Jésuites s’était alors effritée. Quelques années auparavant, les marins espagnols d’un autre navire, le San Felipe, naufragé en 1596, s’étaient vantés auprès de leurs hôtes japonais que l’empire espagnol s’agrandissait d’abord grâce aux missionnaires convertissant les autochtones au christianisme. Cet incident diplomatique avait directement causé la première répression du christianisme par Toyotomi Hideyoshi et l’exécution des 26 martyrs de Nagasaki. William Adams et ses compagnons furent finalement innocentés des accusations de piraterie et furent expédiés à Edo pour un étude approfondie de leur situation. Les canons du Leifde furent utilisés peu après lors de la bataille de Sekigahara qui donna à Tokugawa Ieyasu la maîtrise du Japon et marqua la naissance de l’époque Edo.

Tokugawa Ieyasu, le premier shogun de l’époque Edo. Source : commons.wikimedia.org

Tokugawa Ieyasu, devenu shôgun, employa ensuite William Adams comme constructeur de navires. Ses compagnons hollandais avaient été autorisés à partir pour établir des relations commerciales avec la Hollande, mais lui-même se révéla avoir des connaissances stratégiques. Plusieurs navires furent construits entre 1604 et 1610 dans des chantiers navals de Tokugawa à Itô. Certains de ces navires comme le Nihonmaru furent capables de traverser l’océan Pacifique pour rejoindre le port espagnol d’Acapulco. Une surprise que les Espagnols n’apprécièrent pas ! Dans le même temps, les relations avec les Portugais se dégradaient avec plusieurs incidents entre des marins portugais et japonais dans les ports chinois qui conduisirent finalement à l’assaut et à la destruction du navire Nossa Senhora de Graça à Nagasaki en 1608.

A partir de 1610 les Portugais et les Espagnols perdirent leur monopole commercial lorsque Adams négocia et obtint en 1609 la création d’un comptoir commercial hollandais à Hirado (plus tard déménagé à Nagasaki) avec liberté de vendre dans tout le Japon. William Adams devint officiellement le traducteur de Tokugawa Ieyasu en lieu et place du Jésuite Joao Rodrigues. Dans le même temps, William Adams fut suffisamment en faveur du pouvoir pour lancer son propre navire et commercer avec les ports d’Asie du Sud-Est.

Sa faveur personnelle auprès du shôgun fit qu’Adams reçut le statut de conseiller avec l’autorisation d’entrer librement dans le château d’Edo. Il semble avoir eu un accès privilégié au shôgun, ce qui en faisait un homme influent dont les faveurs se négociaient. Ce statut s’accompagnait de son élévation au rang de samurai porteur des deux sabres, mais tous les samurais n’étaient pas égaux. Adams fut nommé Hatamoto, un vassal direct du shôgun, un titre normalement réservé à des familles de vassaux anciens et hautement fidèles. Le statut d’Hatamoto s’accompagnait de terres dont il touchait les revenus : William Adams reçut le village de Miura, dans la péninsule du même nom, non loin de Kamakura, et il prit donc le nom japonais de Miura Anjin (le navigateur de Miura). Miura Anjin se maria avec une certaine Oyuki et eu deux enfants, son fils Joseph Adams hérita de ses terres et continua le commerce de son père. Nous perdons sa trace au moment de la fermeture du pays en 1637.

Miura Anjin eu moins de succès pour établir des relations commerciales entre le Japon et l’Angleterre. Il reçut une première visite anglaise par le capitaine John Saris en 1613, qui laissa un compte-rendu méprisant, considérant Adams comme étant naturalisé japonais. Saris obtint des droits commerciaux, un comptoir à Hirado et la fondation de la East Indian Company (avec des cadeaux pour le roi Jacques Ier) mais celle-ci ne perdura que jusqu’en 1623 et ne rapporta jamais grand-chose. William Adams mourut en 1620 à Hirado où se trouve toujours sa tombe.

L’importance de William Adams dans l’histoire japonaise n’est pas négligeable, par lui le monopole commercial des Portugais fut brisé et les Hollandais furent introduits au Japon. Les Jésuites cessèrent d’être les uniques interlocuteurs et traducteurs disponibles, ce qui libéra les autorités japonaises de leur influence et leur permit de garder le contrôle des échanges avec l’Europe. On peut conclure que l’échec de l’évangélisation du Japon et sa possible colonisation est en partie due à cet Anglais naturalisé. Il était lui-même protestant et avait combattu l’Invincible Armada espagnole sous les ordres de Sir Francis Drake, il n’est donc pas étonnant qu’il fit tout pour éloigner l’influence espagnole du Japon. Le shogunat d’Edo n’employa pas les connaissances navales de Miura Anjin sur le long terme et le pays finit par se fermer sur l’extérieur mais il conserva les relations avec les Hollandais, négociée par Miura Anjin, par leur comptoir de Dejima à Nagasaki.

Plan du comptoir hollandais de Dejima (Nagasaki) qui resta pendant 2 siècles le seul point de contact direct entre l’Europe et le Japon. Source : commons.wikimedia.org

Philipp Franz von Siebold, savant bavarois (période Edo, XIXe siècle)

Le Japon d’Edo était un pays fermé aux étrangers pour prévenir toute influence extérieure. C’était l’un des héritages de William Adams et de Tokugawa Ieyasu mais c’est aussi grâce à Adams qu’une présence étrangère persistait : le comptoir hollandais de Nagasaki sur l’ilot de Dejima. Pendant près de 200 ans, Dejima accueillit une communauté hollandaise de marchands, officiers de la Compagnie des Indes Orientales et autres savants.

Le gouverneur de Dejima était autorisé à voyager une fois l’an jusqu’à Edo pour présenter ses respects au shôgun et des ouvrages hollandais pénétraient dans le pays, nourrissant la réflexion des esprits curieux. Parmi les occupants de Dejima qui laissèrent leur nom à la postérité, François Caron, employé de la compagnie hollandaise qui fut le premier Français à entrer au Japon. Au début du XVIIIe siècle, Engelbert Kaempfer fut plus connu et fut le premier à porter un regard éclairé sur le Japon, décrivant ses coutumes mais aussi sa flore.

Timbre commémoratif allemand en l’honneur de Philipp Franz von Siebold, médecin et botaniste.

Von Siebold était en quelque sorte le successeur de Kaempfer ; lui aussi fut nommé comme médecin du comptoir de Dejima et il était de tradition que ce poste soit tenu par une personne ayant des compétences scientifiques plus larges et un esprit curieux. Par ses compétences médicale, von Siebold gagna la faveur des officiers de Nagasaki et fut quasiment libre de ses mouvements dans la ville. C’est lui qui a notamment introduit la vaccination au Japon, souvent de nombreuses vies. Dès 1824, il lui fut demandé de former des médecins japonais aux techniques et connaissances occidentales fondant ainsi une école de médecine hollandaise, le Narutaki-juku. Le hollandais étant alors la langue de communication internationale par excellence. Il n’était pas rare à l’époque de voir des Hollandais de Dejima aménager leur séjour en établissant des relations avec des courtisanes locales mais von Siebold alla plus loin en vivant avec l’une d’elles nommée Kusumoto Taki dont il eut une fille, Kusumoto Ine. Elle-même devint médecin et une des rares enfants métis reconnues à l’époque.

Kusumoto Ine

Avec l’aide de correspondants japonais, il réunit une impressionnante collection de spécimens de la flore et de la faune japonaise qu’il fut le premier à cataloguer et à faire connaître à l’étranger. Siebold était connu pour avoir un caractère difficile et semble avoir été sûr de son bon droit en toutes choses. Il provoqua plusieurs incidents à Dejima dont le plus célèbre eu lieu en 1626. Lors de son voyage jusqu’à Edo, il se lia avec l’astronome Takahashi Kageyasu à qui il soutira des cartes du Japon et de la Corée. Les cartes étaient alors des objets hautement sensibles contenant des informations stratégiques. Quand l’échange fut découvert, Siebold fut accusé d’espionnage et fut arrêté. Ce fut la cause de son expulsion en 1829. On ne peut que mettre à son crédit d’avoir confié sa compagne et sa fille à la protection de ses élèves japonais qui poursuivirent l’éducation de la jeune Ine, en leur laissant aussi de quoi subvenir à leurs besoins.

Reconnu pour ses connaissances sur le Japon, il passa les années suivantes à ordonner et publier sa collection. Il fut régulièrement consulté par différents pays sur le sujet des relations avec le Japon. Il conseilla notamment le commandant américain Perry avant son expédition pour ouvrir le Japon et lui préconisa la fermeté. L’ouverture forcée du Japon permit à Siebold d’y revenir. Il y devint un conseiller de la légation hollandaise en 1859 avec ordre formel de ne se mêler d’aucune affaire politique. Il retrouva sa fille Kusumoto Ine, qui rencontra alors son frère Alexander. Ils cohabitèrent tous ensemble pendant quelques temps mais Ine fut choquée par la naissance d’un enfant que Siebold avait eu avec une servante. Ine ayant été elle-même victime de viol, elle ne pouvait accepter ce fait venant d’un père en exil qu’elle avait idéalisé. En conséquence, leur relation ne se renoua jamais. Siebold se révéla un piètre conseiller et fut licencié en 1861, mais il resta au Japon en devenant conseiller du gouvernement shogunal. Cette décision ne fut pas acceptée par les Hollandais qui refusaient de le voir intervenir dans des affaires politiques pour le compte du Japon. Il fut donc forcé de quitter le pays en 1862 et ne revint jamais au Japon malgré plusieurs tentatives pour organiser de nouvelles expéditions d’études. Il mourut en 1866.

Représentation de Kawahara Keiga du départ d’un navire hollandais, l’image représente von Siebold accompagné de la courtisane O-Taki et de leur fille O-Ine. Source : commons.wikimedia.org

Von Siebold vécu à l’époque charnière de la naissance du Japon moderne et eut un rôle dans les changements qui secouèrent l’archipel. Son influence fut immense, étant pratiquement le fondateur de la médecine moderne au Japon ainsi que le premier à avoir introduit la méthode scientifique appliquée à ses études botaniques et zoologiques. Il fut un passeur de connaissances, contribuant à la naissance d’un groupe de Japonais éclairés, informés sur l’Occident et appelés à former ensuite les opinions de personnages au pouvoir durant les soubresauts de la fin du shogunat. Il fut avec William Adams l’un des premiers Européens à donner naissance à des enfants métis. Sa fille, Kusumoto Ine, fut un médecin obstétrique de renom et soigna l’impératrice en personne.

Après l’époque de Siebold, le Japon allait voir de nombreux étrangers fouler son sol, attirés par sa culture, par ses perspectives commerciales, par la diplomatie ou la guerre. Le Japon entrait dans le concert des nations et ne pourra plus jamais refermer ses portes sur le monde, jusqu’à nos jours.

Romain Albaret & Mr Japanization