Au pied du mont Fuji, à deux heures de Tokyo, s’étend une forêt de 35 kilomètres carrés. Les arbres y sont si denses que la lumière peine à y passer. La boussole y est perturbée par les coulées de lave souterraines. Et depuis les années 1950, des centaines de personnes s’y sont rendues pour ne plus en revenir. Aokigahara n’est pas un lieu maudit. C’est le reflet silencieux d’une société qui ne sait pas toujours quoi faire de ceux qui n’arrivent plus à tenir.

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Des YouTubeurs qui filment des corps floutés pour faire grimper leurs vues. Des influenceurs qui s’y rendent de nuit, lampe torche en main, pour nourrir l’algorithme. Des titres qui répètent « forêt des suicides » sans jamais en chercher la cause.

Aokigahara est devenue un contenu. Un décor. Un frisson à consommer.

Source : Wikimedia Commons

Ce que personne ne filme, c’est le reste. Les gardes forestiers qui passent leurs journées à chercher des corps. Les bénévoles qui patrouillent en silence. Les panneaux plantés au bord des chemins avec des numéros d’urgence.

Et les raisons concrètes, humaines, pour lesquelles des personnes choisissent cet endroit précis pour disparaître.

Une forêt née du feu

Avant d’être connue pour ce qu’elle abrite, Aokigahara était connue pour ce qu’elle est : une forêt exceptionnelle née d’une coulée de lave il y a 1 200 ans, lors de l’éruption du mont Fuji en 864. Les arbres poussent dans les fissures de la roche, leurs racines s’agrippant à ce qu’elles trouvent. La végétation est si dense qu’elle y étouffe les sons.

C’est ce silence, cette impression d’être hors du monde qui a d’abord inspiré la littérature japonaise. En 1960, le romancier Seichō Matsumoto situe dans cette forêt la scène finale de son roman Nami no Tō, deux amants qui choisissent d’y mourir ensemble. La forêt y est décrite comme un lieu où disparaître sans laisser de trace.

Le « Kanzen jisatsu manyuaru » soit « Mode d’emploi complet du suicide » de Wataru Tsurumi

En 1993, un autre livre accélère le processus. Kanzen jisatsu manyuaru le « Mode d’emploi complet du suicide » de Wataru Tsurumi recommande explicitement Aokigahara comme lieu idéal.

La forêt s’est transformée en destination dans les esprits bien avant de le devenir.

Les chiffres et leur disparition

Au début des années 2000, entre 70 et 100 corps étaient retrouvés chaque année dans la forêt. En 2003, année la plus meurtrière documentée, 105 corps ont été découverts. En 2010, on comptait 247 tentatives de suicide dans la forêt, dont 54 fatales.

Puis les chiffres ont disparu. Le gouvernement japonais a décidé de ne plus les communiquer pour ne pas alimenter l’attraction ni transformer Aokigahara en destination encore plus visible pour ceux qui cherchent un endroit où mourir.

Les statistiques continuent d’exister, archivées par la préfecture de Yamanashi et la police nationale. Mais elles ne sont plus publiées.

Un panneau d’aide. Source : Steve Boland, flickr CC

Depuis 1970, des équipes de gardes forestiers et de volontaires sillonnent régulièrement la forêt. Des panneaux ont été installés à l’entrée des sentiers, pas de mise en garde effrayante, mais des messages directs : « Votre vie est un cadeau précieux de vos parents. » « Ne souffrez pas seul. Demandez de l’aide. » Des appels à rebrousser chemin.

Certains visiteurs qui marchent seuls sont approchés par des patrouilleurs. Pas pour les chasser mais pour s’assurer qu’ils vont bien.

Pourquoi cette forêt

Une question mérite d’être posée : pourquoi Aokigahara ? Pourquoi cet endroit-là et pas un autre ?

Une partie de la réponse est littéraire. Matsumoto et Tsurumi y ont contribué. Mais une autre partie tient à la géographie symbolique du lieu.

Vue de la forêt d’Aokigahara au pied des montagnes. Source : Wikimedia Commons

Aokigahara se trouve au pied du mont Fuji, la montagne sacrée, l’image du Japon éternel. Elle est proche de Tokyo sans en faire partie. Elle offre ce que les villes japonaises n’offrent jamais : un silence total, une invisibilité complète, l’absence de regard.

Dans une société où la honte est une force sociale puissante, où échouer professionnellement ou scolairement peut être vécu comme une catastrophe irréparable, trouver un endroit où disparaître sans être vu prend une signification particulière.

Aokigahara n’est pas seulement un lieu physique, c’est une sortie de scène.

Le suicide au Japon : ni honneur ni mystère

Il y a un cliché tenace sur le Japon et le suicide : l’idée que les Japonais ont une relation culturelle particulière à la mort volontaire, héritée du seppuku des samouraïs et des kamikazes. C’est en partie vrai historiquement. Mais très trompeur appliqué à la réalité contemporaine.

En 2025, 19 097 personnes se sont suicidées au Japon, le troisième total le plus bas depuis le début des relevés en 1978 (-1223 cas par rapport à 2024). Le taux de suicide est de 15,4 pour 100 000 habitants, un niveau comparable à celui de la Belgique ou de la France. Le Japon n’est pas le pays le plus suicidaire du monde. Très loin de là.

Évolution du nombre de suicides au Japon

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que le profil des victimes révèle les pressions qui structurent la société japonaise. Les principales causes identifiées : les problèmes de santé en premier lieu, suivis des difficultés économiques et des problèmes familiaux. Les tranches d’âge les plus touchées : les cinquantenaires, souvent sans emploi et célibataires.

Et une tendance qui alarme les autorités depuis la pandémie : la hausse continue des suicides chez les jeunes. En 2024, 527 mineurs se sont suicidés, un chiffre au-dessus du record précédent, avec les lycéens représentant près de 70% des cas.

Ce n’est pas une culture du suicide. C’est une culture de la pression qui ne laisse pas beaucoup d’espace à ceux qui n’arrivent plus à tenir.

Le silence comme obstacle

Au Japon, parler de ses difficultés psychologiques reste difficile mais pas impossible. Les choses évoluent, notamment chez les jeunes générations.

La santé mentale est encore perçue comme une affaire privée, un signe de faiblesse qu’on n’expose pas. Les thérapies sont coûteuses et peu remboursées. Les congés maladie pour dépression sont également mal vus.

Affiche gagnante 8e concours annuel d’intimidation et de prévention du suicide. On peut lire des insultes lancées par les autres dans les cheveux, et des cris déchirants du cœur de la victime sur ses vêtements.

Le gouvernement a répondu par des mesures concrètes : un site dédié à la prévention du suicide, des lignes d’écoute, des équipes et campagnes de prévention, des cours sur l’expression des sentiments.

Depuis 2010, le nombre total de suicides a significativement baissé. Les efforts portent leurs fruits, lentement. Mais le silence autour de la souffrance psychologique, lui, résiste.

Ceux qui restent dans la forêt

La forêt d’Aokigahara n’est pas seulement un lieu de mort. C’est aussi un lieu de travail pour ceux qui la parcourent régulièrement.

Les gardes forestiers qui y patrouillent développent une relation particulière avec ce lieu. Quand un corps est retrouvé, c’est leur responsabilité de le sortir de la forêt. Dans certains cas, ils restent la nuit auprès des dépouilles en attendant que les autorités arrivent. C’est un travail dont personne ne parle, que personne ne filme, et qui n’alimente aucun algorithme.

Source : Wikimedia Commons

Des bénévoles organisent également des recherches annuelles, généralement avant les grandes périodes de fêtes, moments où les détresses s’accentuent. Ils trouvent parfois des personnes encore en vie, assises dans la forêt, qui n’avaient pas encore décidé.

Ce qu’on ne filme pas

Cette légende autour d’Aokigahara existe parce que cette forêt dense et silencieuse au pied d’une montagne sacrée est devenue, par la littérature puis par le bouche-à-oreille, un endroit où disparaître.

Elle existe parce que des gens arrivent à un point où disparaître semble l’unique option. Mais aussi parce qu’une société qui valorise la retenue, la performance et la discrétion ne rend pas toujours facile de demander de l’aide.

La forêt n’est pas maudite. Elle est le résultat d’une accumulation de pressions et du silence qui les entoure. Aokigahara ne dit rien sur la mort. Elle parle de ceux qui ne trouvent plus leur place.

-Julian Cazajus

Numéros à composer

Si vous traversez une période difficile, des lignes d’écoute sont disponibles :
En France : 3114 numéro national de prévention du suicide, disponible 24h/24
Au Japon, pour les résidents internationaux : TELL Lifeline 03-5774-0992 en anglais, de 9h à 23h

Sources

-Histoire de la forêt
Aokigahara, Wikipédia.
Aokigahara, une forêt millénaire japonaise, Japan Experience, 2020
-Chiffres sur les suicides
Suicide au Japon, Wikipédia.
Les suicides au Japon en 2025 : baisse globale mais hausse record chez les jeunes, Nippon.com, 2026.
-Analyse sur les cas de suicide au Japon
Le silence comme obstacle : santé mentale au Japon, FuransuJapon, 2024.
-Médiatisation d’Aokigahara
Youtube punishes Logan Paul, BBC 2018.


Photo de couverture : la forêt d’Aokigahara par Artem Shuba via Unsplash