Dans « Des Fleurs pour Tokyo », le vide prend parfois trop de place. Alors faut-il le combler ou l’oublier ? La réponse est tout sauf simple. Le talent du réalisateur est, lui, une véritable claque.
Des Fleurs pour Tokyo est un film écrit et réalisé par Yuiga Danzuka.
Nous y suivons Ren qui livre des orchidées dans le quartier de Shibuya à Tokyo. Son père Hajime, paysagiste concepteur, passe sa vie à dessiner des foyers pour les autres, oubliant de s’occuper du sien. Un jour, après des années d’éloignement, le hasard d’une livraison les remet face à face.
Face au vide
Des Fleurs pour Tokyo est avant tout un film sur le vide. Comment l’accepter ? Le supporter ? Il y a ceux qui réussissent à avancer avec. D’autres qui sentent qu’ils ne seront jamais eux-même s’ils ne le comblent pas, ou tout au moins le comprennent pas.

Nous avons les deux côtés de cette pièce avec Ren qui, lui, souhaite se rapprocher de son père. Oui, le voir le fait souffrir mais n’est-il pas une partie de lui ? Le scénario du film nous montre sa quête, sa rage, lui qui la ressent en lui et qui sait qu’elle l’empêche de réellement se fixer dans sa vie personnelle.
Au contraire, sa sœur Emi ne veut rien avoir à faire avec son paternel. Alors qu’elle s’apprête à se marier, elle veut simplement avancer. « Moi, je me fiche du passé. » confie-t-elle à son petit frère. À quoi bon se rapprocher d’une personne qui symbolise à ses yeux la souffrance et l’abandon ?
Mais un père reste un père. Et le leur se demande encore quelle est sa place.
Des Fleurs pour Tokyo : qui père gagne ?
Comme face à une situation immuable, Hajime ne pense en effet plus mériter l’amour de ses enfants. Il les a laissés seuls après le décès de leur mère. Et s’il le justifie par l’envie de faire évoluer sa carrière, il sait qu’il n’a pas été à la hauteur.

Le long-métrage nous expose un personnage qui prétexte l’aisance financière pour sa famille pour finalement s’en éloigner. Cette excuse est à double-tranchant. Met-il réellement ses proches à l’abri ? Ou fuit-il un environnement dans lequel il se sent prisonnier pour un autre dans lequel il s’épanouira ?
Yuiga écrit un personnage tout en nuance et questionne la place du père. Encore plus quand elle est dans un cadre d’une grande froideur.
Tokyo, la pieuvre vide
Depuis des décennies, la capitale japonaise n’en finit plus de s’urbaniser. Moins d’espaces verts. Moins de parcs. Et plus d’immeubles monstrueux qui n’en finissent plus de transformer la cité en coquille déshumanisée.

Le personnage du père est ainsi connecté à un bâtiment de Shibuya qui reflète ce mouvement. Il a en effet fait partie de l’équipe qui a travaillé sur le Miyashita Park, ancien parc fermé en 2017 pour ouvrir à nouveau sous la forme d’un tentaculaire espace commercial de béton.
Le réalisateur n’est vraiment pas tendre avec la ville qui l’a vu naître, ni dans son film, ni dans ses paroles : « Je suis né et j’ai grandi à Tokyo, mais pour être honnête, j’ai du mal à articuler ce qui rend cette ville gigantesque attrayante. Bien que Tokyo symbolise le pouvoir central au Japon, en vérité, elle a quelque chose de creux, dépourvu de volonté. Dans une telle ville, je voulais dépeindre des personnages émotionnellement vides – des archétypes du Tokyo contemporain, qui errent dans cette vaste métropole. »
Le metteur en scène ne manque pas de personnalité et d’audace, et cela se sent dans tous les aspects de Des Fleurs pour Tokyo.
Renaître avant de revivre
Difficile en effet de ne pas être admiratif devant Des Fleurs pour Tokyo qui est pourtant une première œuvre. Avant elle, Yuiga Danzuka n’avait signé que quelques courts-métrages. Et on peut dire que l’on assiste à la naissance d’un cinéaste qui n’a pas peur de bousculer les conventions.
Il nous berce ici de sa mise en scène tout en délicatesse avec un sens du cadre très soigné. Les personnages principaux ne sont souvent qu’un élément parmi tant d’autres. Leur histoire s’écrit ainsi autant par leurs faits que par l’environnement dans lequel ils évoluent.

Il y a aussi bien des éléments du canevas narratif qui s’invitent dans leurs vies sans vraiment y avoir une quelconque incidence. Ils animent le cadre, rappellent que nous ne sommes jamais seuls au milieu du tumulte. Chaque domino en fait tomber d’autres, même si nous n’assistons pas toujours à leurs chutes. Là aussi, ce choix narratif permet au film de se créer une personnalité forte et marquée qu’elle doit à son réalisateur.
Même narrativement, le Japonais écoute son instinct et fait ce qu’il veut. Son histoire bascule ainsi sans prévenir dans le fantastique dans la dernière demi-heure. Au contraire du spectateur, les personnages de la famille Takano ne sont finalement pas si surpris que ça. L’important à leurs yeux, ce sont les réponses qu’ils vont peut-être recevoir.
On peut y voir un rapprochement avec la spiritualité japonaise pour qui il existe un autre monde, une autre dimension peuplée de l’esprit des morts. Elle est ici connectée à une ampoule qui n’en finit plus de se briser sans raison apparente. Ce choix scénaristique permet au film de prendre un virage original qui lui offre une singularité et une légèreté bienvenues. Il prouve surtout que le réalisateur n’a pas froid au yeux.
Des Fleurs pour Tokyo est un beau voyage, chroniques d’âmes en peine en recherche de sens. Rage et tendresse s’y répondent, comme les silences plein de sens aux bruits vides de la ville. Le spectateur, lui, frémit de bonheur devant ce doux spectacle humain à l’excentricité discrète et fascinante.

Yuiga Danzuka, à peine âgé de 28 ans, fait une entrée fracassante sur la liste des nouvelles voix du cinéma japonais à suivre. Il y est bien au chaud à côtés de Junta Yamaguchi (En Boucle) ou Kōhei Igarashi (Super Happy Forever).
Distribué par Nourfilms, Des Fleurs pour Tokyo est à découvrir au cinéma en France dès le 5 août.
–Stéphane Hubert


















































